Et si c’était égoïste d’être altruiste ?

Mais d’un autre côté, au fur et à mesure que la société prend conscience de l’importance des enjeux écologiques, être respectueux de l’environnement devient une attitude de plus en plus valorisée. Car être écolo, c’est faire des sacrifices pour l’intérêt général, c’est être altruiste, donc pour gagner l’estime des autres on est aussi incité à adopter un mode vie plus durable. Inconsciemment on se retrouve face à un problème épineux : comment passer pour un écolo sans passer pour un pauvre ? Ou du moins, comment faire comprendre aux autres que j’ai choisi d’adopter ce mode de vie par choix, par engagement militant, et non par contrainte ? Par exemple, quelqu’un qui veut agir positivement pour l’environnement devrait vivre plutôt dans un logement de petite surface, car cela permet notamment de faire des économies en chauffage et en matériaux de construction. Mais il ne faudrait pas que cela prête à confusion, il faudrait être sûr que les gens comprennent bien qu’il s’agit là d’un choix assumé et non d’une contrainte. tiny_houseLa mode actuelle des “Tiny house” dans les milieux écolos (des petites maisons en bois d’une vingtaine de mètre carré) illustre à mon avis assez bien la façon dont on peut résoudre ce genre de contradiction, le concept étant suffisamment original pour que l’on comprenne que leur propriétaire ont bien décidé de réduire leur confort par convictions écologiques. Le concept de “tiny flat” par contre fait beaucoup moins parler de lui, et pour cause, il existe depuis si longtemps que l’on n’a même pas eu besoin de lui coller un anglicisme. Car contrairement à la famille de quatre personnes qui s’entasse dans une Tiny house, celle qui se serre dans un studio de 20 m² ne peut pas trop se targuer d’avoir choisi d’adopter un mode de vie alternatif, la plupart du temps ces gens là n’ont tout simplement pas d’alternative [4].

Pour aller plus loin, on peut même penser que le mode de vie écolo c’est en train de devenir d’une certaine façon un nouveau symbole de richesse, ou, comme dirait Bourdieu, une nouvelle façon de “se distinguer”. Rouler en voiture électrique ou manger bio, cela demande de payer plus cher par rapport aux produits standards, il y a donc forcément, d’un côté, ceux qui peuvent se le permettre, et de l’autre, ceux qui ne le peuvent pas. Acheter les produits dits ”écolo” devient donc d’autant plus attractif, qu’à la satisfaction d’agir positivement pour l’environnement s’ajoute le fait que c’est généralement une occasion de montrer aux autres que l’on a les moyens de se payer ce mode de vie. Une entreprise comme Tesla l’a très bien compris quand elle oriente sa stratégie commerciale sur les voitures de sports plutôt que sur les citadines. Car c’est dans cette classe sociale que les ménages ont suffisamment de marge dans leur budget pour payer ce surcoût.
C’est aussi intéressant d’observer la façon dont sont menées les campagnes de lancement de leur produits, peu importe qu’il s’agisse de voitures électriques, de panneaux solaires ou d’accumulateurs lithium-ion. En fait, que Tim Cook présente le nouvel iPhone ou qu’Elon Musk lance sa nouvelle batterie électrochimique, les recettes de marketing sont les mêmes, les designs sont tout aussi soignés, car derrière il y a le même objectif, donner du rêve, susciter du désir pour le produit. Et le message est clair derrière leurs vidéos promotionnelles où l’on voit de grandes villas tapissées de tuiles solaires, et où dans le garage une berline électrique se recharge branchée à son “Powerwall” : on a réussi sa vie quand on peut se payer le luxe de sauver la planète [5].

Évidemment, que notre motivation à adopter un mode de vie plus écologique soit amplifiée par l’opportunité que cela représente pour obtenir la reconnaissance des autres ne signifie pas pour autant que l’on ne se sent pas sincèrement concerné par ces problèmes. On aurait tendance à se dire que les motivations de cette nature seraient intrinsèquement mauvaises, et on rêverait d’un être humain dont les actions ne seraient motivées que par la conviction d’agir pour l’intérêt général. Je pense que ce n’est de toute façon pas possible car, comme je l’écrivais au dessus, derrière tout ça il y a des considérations d’ordre génétique, et quoi qu’on veuille on ne peut pas refaire l’évolution. Quels que soient les cultures, quels que soient les groupes sociaux, quels que soient leur organisation, les rapports de domination et les hiérarchies ont toujours subsisté, fussent-elles sous forme symbolique. En plus, ce n’est pas parce que l’on est convaincu d’agir pour l’intérêt général que c’est effectivement le cas, car il s’agit d’une notion subjective qui dépend directement de notre cadre idéologique. Et pis, aussi destructrices que puissent être ces motivations, c’est aussi ce besoin d’obtenir l’estime de ses pairs qui a permis à l’Homme d’accomplir les plus grandes choses, en poussant constamment chacun à se surpasser pour essayer d’être au dessus des autres. Plutôt que de vouloir changer sa nature, je pense qu’il faut mieux l’accepter et essayer d’identifier les leviers pour diriger cette énergie dans la bonne direction. Car à choisir, je préfère que demain entre bourgeois on se flatte d’avoir la voiture qui émet le moins de co2, que d’avoir celle qui a la plus grosse cylindrée.

Accomplissement de soi

Pour ce qui concerne les besoins précédents, on peut les retrouver chez beaucoup d’autres animaux. Peut être qu’une huître n’aura que des besoins d’ordre physiologique, mais pour ce qui concerne l’instinct grégaire ou les conditionnements sociaux on pourra les observer chez les primates et même d’autres mammifères. Si on se réfère au schéma de la “théorie des trois cerveaux” [6], on pourrait dire grossièrement que les besoins physiologiques sont associés au “cerveau reptilien” tandis ce que les besoins de sécurité, d’appartenance et de reconnaissance sont associés au “cerveau limbique”.
triuniqueLe passage de l’animal à l’Homme coïncide alors avec un développement très important de ce qu’on appellerait le “neocortex”. C’est cette partie du cerveau qui nous donne accès aux fonctions cognitives supérieures : la capacité d’abstraction, la créativité, le raisonnement, le jugement, le langage,… On conçoit facilement que chez les hommes préhistoriques, celui qui pouvait calculer, communiquer, analyser des situations ou inventer des solutions techniques se rendait davantage indispensable à sa tribu que celui qui ne le pouvait pas. Il avait ainsi plus de chance de monter dans la hiérarchie, et ça lui conférait donc un avantage évolutif. De même que, lorsque dans une tribu donnée, les gènes associés à ces développements neuronaux étaient plus répandus que dans la tribu voisine, celle-ci avait plus de chance de prendre le pas sur l’autre, de réussir à conquérir ses territoires, donc de prospérer.

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[4] Et pourtant le bilan carbone du studio sera probablement meilleur que celui de la maison (notamment au niveau de la consommation d’énergie pour le chauffage). Mais bien sûr il y a d’autres critères qui entrent en compte lorsque l’on choisit de vivre dans une maison individuelle plutôt que dans un appartement, il y a souvent la volonté de vivre plus proche de la nature, là aussi j’y reviendrai dans un autre article.

[5] Ce genre de vidéos par exemple :
https://www.youtube.com/watch?v=jd09vsCiYks
https://www.youtube.com/watch?v=UHE7w_sodm0
“Quand vous inviterez vos voisins vous leur direz : regardez comme notre toit est beau”

[6] Un spécialiste du sujet m’accuserait peut être de faire de la neuroanatomie de comptoir, car visiblement cette théorie est relativement dépassée. Elle supposait plus ou moins une indépendance entre les différents cerveaux alors que cette affirmation a été réfutée scientifiquement depuis, mais il me semble qu’en soi la décomposition reste tout de même pertinente.

4 réflexions sur “Et si c’était égoïste d’être altruiste ?

  1. Il me semble qu’il manque à cette brillante réflexion la prise en compte du formatage des opinions, on pourrait dire, à toutes les époques. Le capitalisme et son dieu l’argent ayant pris le relais des religions. La question est de savoir si une société pourrait exister sans qu’il soit possible qu’une minorité puisse s’approprier les moyens du formatage de la majorité à servir ses intérêts. En l’occurence, à la surconsommation, c’est à dire à l’achat d’un tas d’objets dont on a aucun besoin et pour lesquels, il nous faut travailler plus. Cela pourrait donner naissance à une société où chacun serait amené à développer sa propre individuation, ses propres talents et ses capacités d’expression sans esprit de concurrence

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  2. Juste wahouuu, 2 articles lus et je crois que j’ai plus envie d’arrêter. C’est passionnant comme ces analyses sont bien faites.

    C’est vrai que le lien de la « mode » écologique avec le besoin d’appartenance et d’estime n’est pas si pertinent quand on y pense pas. Mis en corrélation ici montre bien qu’en fait la prise de conscience sera faite par tous sauf par ceux qui ne veulent pas « entrer dans le moule ». Par contre c’est inquiétant, parce que ça peut vouloir dire qu’une fois la mode adoptée par tous, une autre fera son apparition derrière et on ne sait pas quels effets elle aura…

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    • [Juste wahouuu, 2 articles lus et je crois que j’ai plus envie d’arrêter. C’est passionnant comme ces analyses sont bien faites.]

      Merci beaucoup c’est encourageant! 🙂

      [Mis en corrélation ici montre bien qu’en fait la prise de conscience sera faite par tous sauf par ceux qui ne veulent pas « entrer dans le moule ».]

      En fait je pense qu’on veut tous, consciemment ou non, “entrer dans un moule”, même s’il ne s’agit pas toujours des mêmes moules. Ceux qui veulent sortir du moule (disons “mainstream”) entrent généralement dans le même temps dans un autre moule “rebelle”, comme c’est fréquemment le cas chez les jeunes, à une âge où on a besoin de construire son identité.
      Et je pense qu’au contraire à l’ère de la société de consommation, dans les “moules rebelles” ils vont souvent avoir tendance à se distinguer en adoptant un mode vie plus sobre et à priori plus écolo, donc à être plutôt des précurseurs du changement. Mais pour que leur adhésion au mouvement soit nette ils sont souvent tentés de le pousser jusqu’aux extrêmes, on peut penser par exemple au mouvement vegan ou aux zadistes.

      [Par contre c’est inquiétant, parce que ça peut vouloir dire qu’une fois la mode adoptée par tous, une autre fera son apparition derrière et on ne sait pas quels effets elle aura…]

      En effet on peut se dire ça, mais je pense qu’il s’agit de changements de société bien plus profonds que des modes comme Pokémon Go ou les claquettes-chaussettes, qui apparaissent en quelques jours et disparaissent aussi vite. C’est pour ça aussi qu’ils mettent bien plus de temps à s’installer.

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      • Aujourd’hui, où nous sommes plus de 7,5 Milliards sur Terre et avec autant de façons de pensées à la fois différentes mais aussi proches, il n’est plus possible d’avoir une pensée ou un mode de vie unique. Ils seront toujours au moins 2 à adopter la même façon de faire
        Donc oui, aujourd’hui on change de moule pour en intégrer un autre.

        Les « modes » qui prennent plus de temps à s’installer mettent aussi plus de temps à disparaître et c’est tant mieux dans un sens mais ce qu’on peut voir aussi c’est que les modes du passées font leur retour tôt ou tard et donc, peut être que c’est aussi un changement sans fin

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