Et si c’était égoïste d’être altruiste ?

Partir en vacances en train plutôt qu’en voiture, trier ses emballages, manger un yaourt au soja plutôt qu’au lait de vache, que ce soit de gros changements ou de plus petits, changer ses habitudes pour adopter un mode de vie plus durable d’un point de vue écologique cela demande forcément des efforts. Cela implique parfois un coût financier, une perte de temps, ou plus généralement de sacrifier une partie de son confort, et par conséquent ce n’est pas forcément l’attitude que l’on adopterait spontanément. Du coup, comment motiver son entourage (et soi-même en premier lieu) à faire ces efforts ? Pour tenter d’y répondre, il faut tout d’abord se demander d’où vient cette force qui nous pousse à faire telle chose et non telle autre, autrement dit qu’est-ce que la motivation [1].

Derrière l’esprit humain il y a avant tout une construction biologique, c’est donc le fruit d’un processus de sélection naturelle. De la même façon que celui qui avait le gène qui lui permettait d’avoir des dents avait plus de chance de réussir à avaler son steak de mammouth que celui qui n’en avait pas, celui qui avait tendance à ressentir de l’anxiété lorsqu’il voyait un tigre et à s’enfuir en courant avait moins de chance de se faire lui même manger. Et comme l’évolution est un processus qui se produit sur de très longues périodes, il n’y a, à l’échelle des derniers millénaires, quasiment plus d’évolution. Nous gardons donc les mêmes dispositions génétiques (et notamment au niveau cognitif) qu’au temps des cavernes et des gourdins. De ce point de vue là, nos motivations ont pour objectif d’orienter nos comportements vers ceux qui vont nous permettre de nous adapter au mieux à notre environnement, et ainsi maximiser nos chances de pouvoir faire perdurer nos gènes. Si notre cerveau est suffisamment bien fait, nos émotions, nos pensées, nos croyances, nos goûts, nos sentiments, n’ont pas d’autres rôles que de nous permettre de nous accrocher aux deux seuls objectifs de notre existence : survivre et se reproduire.

Préservation physique


Évidemment la nature n’a pas attendu l’homo-sapiens pour commencer à développer des réseaux de neurones. Les structures nerveuses les plus primitives, dont on a hérité, étaient directement liées aux fonctions vitales, c’est à dire pour les mammifères : boire, manger, copuler, dormir, etc… pyramide-de-maslow-1Cela correspond en fait au premier niveau de la pyramide des besoins de Maslow. Dans cette théorie, les catégories de besoins sont classées de façon hiérarchique : pour faire simple, il faut avoir comblé les besoins des niveaux du dessous pour que ceux des niveaux du dessus se fassent ressentir. En fait dans le modèle de Maslow c’est un peu plus nuancé, tous les besoins sont continuellement présents et c’est plutôt l’intensité avec laquelle il se font ressentir qui évolue au fur et à mesure que l’on monte ou descend dans la pyramide [2].

L’assouvissement des besoins physiologiques passe par la recherche de sensations agréables (le plaisir) et l’évitement des sensations désagréables (la douleur notamment). Le goût du sucre ou du gras est agréable car, à une époque où l’on avait plus de chances de mourir de famine que du diabète, ceux qui étaient les plus motivés pour manger les fruits les plus sucrés et les viandes les plus grasses pouvaient stocker le plus de nutriment. Ces sources de plaisir là sont d’origine génétiques, donc innées, mais d’autres sont apprises, c’est à dire le résultat d’un conditionnement : par le biais du système de récompense, on va mémoriser quelles expériences nous ont apporté du plaisir, et plus tard cela générera un “désir” pour nous pousser à les réitérer. Par ailleurs, le plaisir n’est plus simplement relié aux fonctions vitales, écouter de la musique ou regarder un sketch de Gad Elmaleh nous apporte du plaisir, sans pour autant satisfaire un quelconque besoin physiologique. Mais derrière il y a plus ou moins les mêmes mécanismes, et notamment ce système hédonique, qui, activant des “pulsions”, nous conduit à continuellement chercher à maximiser le plaisir et minimiser l’inconfort.

Aujourd’hui, et notamment avec l’arrivée des technologies numériques, le plaisir est plus que jamais disponible en open bar : n’importe quand, n’importe où, dans n’importe quelle situation, on peut commencer à jouer à Candy Crush ou à regarder une série, sans que cela requiert le moindre effort de notre part. À cela s’ajoute l’avènement de l’idéologie hédoniste et libertaire dans nos sociétés occidentales ces dernières décennies. Celle-ci nous exhortant à “céder à tous nos désirs”, à “vivre au jour le jour”, elle amplifie notre tendance à agir de façon impulsive et à constamment chercher à nous soustraire de toute situation inconfortable. Et cette recherche effrénée de plaisirs individuels implique forcément une forme d’égoïsme. La liberté des uns s’arrêtant là où commence celle des autres, lorsque l’on prend en compte les besoins d’autrui, ou plus généralement l’intérêt du groupe, cela nous contraint à inhiber certaines de nos pulsions. Et plus cette capacité d’inhibition s’amoindrit, et plus il nous est dur de résister à l’envie, par exemple, de mettre la climatisation à fond pour le plaisir d’avoir froid l’été, ou à celle d’acheter compulsivement des dizaines d’habits ou autres objets dont on a pas vraiment l’utilité, ou tout simplement à la tentation de laisser les restes de son pique-nique au milieu du parc plutôt que de se déplacer jusqu’à la poubelle pour les y jeter. En considérant les choses sous cet angle là, on pourrait se dire qu’actuellement nous ne sommes pas forcément dans de très bonnes dispositions pour adhérer à un projet collectif prenant en compte les contraintes environnementales, et faire donc primer le principe de réalité sur le principe de plaisir.

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[1] L’article est peut-être peu long et dense comme le sujet est large, mais je reviendrai sûrement sur certaines idées dans les prochains articles pour les développer un peu plus.

[2] Comme pour la plupart des problèmes de sciences sociales, cette question des motivations est beaucoup trop complexe pour pouvoir l’étudier en suivant rigoureusement la méthodologie des sciences expérimentales. Il s’agit donc là simplement de théorie, et si elle a bien sûr ses limites, elle peut tout de même être utile pour essayer d’expliquer un certain nombre de choses. 

4 réflexions sur “Et si c’était égoïste d’être altruiste ?

  1. Il me semble qu’il manque à cette brillante réflexion la prise en compte du formatage des opinions, on pourrait dire, à toutes les époques. Le capitalisme et son dieu l’argent ayant pris le relais des religions. La question est de savoir si une société pourrait exister sans qu’il soit possible qu’une minorité puisse s’approprier les moyens du formatage de la majorité à servir ses intérêts. En l’occurence, à la surconsommation, c’est à dire à l’achat d’un tas d’objets dont on a aucun besoin et pour lesquels, il nous faut travailler plus. Cela pourrait donner naissance à une société où chacun serait amené à développer sa propre individuation, ses propres talents et ses capacités d’expression sans esprit de concurrence

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  2. Juste wahouuu, 2 articles lus et je crois que j’ai plus envie d’arrêter. C’est passionnant comme ces analyses sont bien faites.

    C’est vrai que le lien de la « mode » écologique avec le besoin d’appartenance et d’estime n’est pas si pertinent quand on y pense pas. Mis en corrélation ici montre bien qu’en fait la prise de conscience sera faite par tous sauf par ceux qui ne veulent pas « entrer dans le moule ». Par contre c’est inquiétant, parce que ça peut vouloir dire qu’une fois la mode adoptée par tous, une autre fera son apparition derrière et on ne sait pas quels effets elle aura…

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    • [Juste wahouuu, 2 articles lus et je crois que j’ai plus envie d’arrêter. C’est passionnant comme ces analyses sont bien faites.]

      Merci beaucoup c’est encourageant! 🙂

      [Mis en corrélation ici montre bien qu’en fait la prise de conscience sera faite par tous sauf par ceux qui ne veulent pas « entrer dans le moule ».]

      En fait je pense qu’on veut tous, consciemment ou non, “entrer dans un moule”, même s’il ne s’agit pas toujours des mêmes moules. Ceux qui veulent sortir du moule (disons “mainstream”) entrent généralement dans le même temps dans un autre moule “rebelle”, comme c’est fréquemment le cas chez les jeunes, à une âge où on a besoin de construire son identité.
      Et je pense qu’au contraire à l’ère de la société de consommation, dans les “moules rebelles” ils vont souvent avoir tendance à se distinguer en adoptant un mode vie plus sobre et à priori plus écolo, donc à être plutôt des précurseurs du changement. Mais pour que leur adhésion au mouvement soit nette ils sont souvent tentés de le pousser jusqu’aux extrêmes, on peut penser par exemple au mouvement vegan ou aux zadistes.

      [Par contre c’est inquiétant, parce que ça peut vouloir dire qu’une fois la mode adoptée par tous, une autre fera son apparition derrière et on ne sait pas quels effets elle aura…]

      En effet on peut se dire ça, mais je pense qu’il s’agit de changements de société bien plus profonds que des modes comme Pokémon Go ou les claquettes-chaussettes, qui apparaissent en quelques jours et disparaissent aussi vite. C’est pour ça aussi qu’ils mettent bien plus de temps à s’installer.

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      • Aujourd’hui, où nous sommes plus de 7,5 Milliards sur Terre et avec autant de façons de pensées à la fois différentes mais aussi proches, il n’est plus possible d’avoir une pensée ou un mode de vie unique. Ils seront toujours au moins 2 à adopter la même façon de faire
        Donc oui, aujourd’hui on change de moule pour en intégrer un autre.

        Les « modes » qui prennent plus de temps à s’installer mettent aussi plus de temps à disparaître et c’est tant mieux dans un sens mais ce qu’on peut voir aussi c’est que les modes du passées font leur retour tôt ou tard et donc, peut être que c’est aussi un changement sans fin

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