Et si c’était égoïste d’être altruiste ?

Sécurité et appartenance

Les systèmes nerveux d’une partie des êtres vivants ont ensuite évolué pour les amener à fuir les situations anxiogènes et chercher à se sentir en sécurité, cela correspond au deuxième niveau de la pyramide. Cela les a donc conduit à privilégier les environnements stables et prévisibles, et à développer une certaine résistance au changement. Puis plus tard, pour maximiser leurs chances de survie, une partie des mammifères commence à vivre en groupe (en familles, en tribus, en villages, en nations). Ainsi, la sélection naturelle privilégia ceux qui étaient les plus adaptés à la vie en collectivité, et donc le développement de l’instinct grégaire. La vie en collectivité implique fatalement une certaine uniformisation des comportements, notamment par la mise en place d’un certain nombre de normes (pour une bonne part implicites) dont le rôle est justement de contrôler les pulsions des individus pour préserver l’harmonie du groupe. L’évolution a donc favorisé ceux qui réussissaient le mieux à se conformer et à se faire accepter des autres. Les individus déviants, qui ne ressentaient pas ce besoin d’appartenance ou qui ne réussissaient pas à intégrer ces règles, risquaient de mettre en péril la cohésion du groupe et donc se faisaient généralement exclure, et seuls ils avaient beaucoup moins de chance de survivre et encore moins de se reproduire. Cette tendance au conformisme a donc quelque chose d’universel, même à une époque où tout le monde revendique son individualité, son insoumission, pour finalement se conformer dans l’anticonformisme [3]. Ce phénomène est même d’une certaine façon indispensable, car il est à la base des cultures et il permet de créer le lien social.

Mais ce besoin d’appartenance est, avec le besoin de sécurité, à l’origine d’une certaine inertie lorsqu’il s’agit de changer ses habitudes, et notamment lorsqu’il s’agit d’adopter des comportements pro-environnementaux. Pour vous en convaincre, vous pouvez tenter cette expérience : vous allez à la boulangerie muni d’un sac à pain en tissu, et vous demandez à ce que l’on vous mette la baguette directement dans votre sac et non pas dans un sac en papier. Vous ressentirez alors sûrement un malaise, vous ressentirez le malaise de la boulangère et des autres clients derrière vous, et même si elle accepte vous lirez dans ses yeux “ce n’est pas comme ça que l’on fait normalement” et vous-même vous n’arriverez pas complètement à lui donner tort. Cette pression sociale impliquera que la prochaine fois vous serez davantage tenté de choisir la facilité et la laisser vous refourguer son sac en papier, même si vous vous dites qu’il pourrait être plus rationnel de faire les choses différemment. Parce que la norme est aujourd’hui de se laisser emballer son pain dans du papier, personne ne voulant être mis en minorité, le plus simple est de suivre le comportement de la majorité. Mais peut être que dans quelques années la majorité aura changé de camp, et lorsque vous aurez oublié votre sac en tissu et que vous demanderez à la boulangère si elle peut vous la mettre dans un sac en papier, vous vous sentirez comme un skinhead dans la fosse d’un concert de Sinsémilia. Car c’est là que le conformisme peut s’avérer avoir un effet bénéfique, lorsque la majeure partie du groupe a changé de comportement, la pression sociale s’inverse et cela va avoir tendance à accélérer sa généralisation. Et on peut sûrement déjà le constater dans certains milieux sociaux : si aujourd’hui les deux tiers de vos collègues arrivent au travail en vélo, vous commencez à vous sentir un peu penaud lorsque vous garez votre voiture, parce que désormais le déviant c’est vous.

Éstime

Pour profiter des effets d’échelle, les individus se regroupaient en collectivité toujours plus grandes. Et assez rapidement, de la nécessité d’organiser le groupe naquit le besoin d’une structure hiérarchique, donc de rapports de domination entre les individus. Ceux qui jouissaient d’une meilleure position sociale bénéficiaient généralement d’une meilleure situation matérielle, notamment pour ce qui concernait le partage de la nourriture. Cela avait aussi directement des conséquences sur le choix des partenaires sexuels, les femelles étant alors plus attirées par les mâles les mieux placés socialement. D’une part, car en se mettant en couple avec eux elles bénéficiaient (et faisaient bénéficier à leur descendance) d’une plus grande protection, et d’autre part, par le fait qu’un mâle bien placé avait généralement dû démontrer des qualités pour obtenir cette position (la force physique notamment) ou en avait hérité. Typiquement, le chef de la tribu, qui avait donc un harem à sa disposition, pouvait choisir celles qui l’attiraient le plus, les qualités à l’origine de cette attirance sexuelle étant là aussi liées à un avantage évolutif (hanches larges pour réussir à accoucher, big boobs pour nourrir toute la marmaille,…) Bref, les individus ayant le meilleur statut social avaient à la fois plus de chance de survivre, plus de chance de se reproduire, et on a donc hérité naturellement de ce besoin de dominer.

Cette hiérarchie se structurait primitivement par la violence physique, soit directement par le combat, ou soit en signifiant à l’autre que l’on était plus fort que lui, et qu’il avait plutôt intérêt à éviter l’affrontement et à se soumettre pour limiter les dégâts. On en garde toujours aujourd’hui tous les comportements associés à la colère, à l’agressivité, de même que le plaisir que l’on peut ressentir en rabaissant, humiliant, insultant les autres. On en garde aussi la très forte motivation que l’on peut éprouver lorsqu’on est mis en compétition, même quand l’enjeu est faible. Car cette hiérarchie sociale s’est ensuite structurée plus largement sur la base d’attributs autres que physiques et les rapports de domination ont également pris une forme plus symbolique. C’est ainsi que l’une de nos principales sources de motivation est ce besoin d’obtenir la considération, l’estime de nos pairs. Dans l’idéal, d’être considéré comme “meilleur” qu’eux dans le domaine dont il est question, et par conséquent de jouir d’une certaine autorité, d’avoir de l’influence sur eux.

Ce qui valorisé socialement dans un groupe social ne l’est pas forcément dans un autre, car cela dépend du système de valeurs du groupe en question. Néanmoins la richesse matérielle a toujours été, pour les raisons évoquées plus haut, l’un des principaux attributs structurants les hiérarchies sociales. Consommer des biens de façon ostentatoire permet alors d’affirmer et valider sa position dans la société, c’est à dire son appartenance à telle ou telle classe sociale. Je ne parle là pas seulement de Porsches et de Rolex, cela concerne toutes les classes sociales, d’ailleurs même dans les milieux populaires une grande part du budget est souvent consacrée à l’achat de vêtements de marque par exemple. Bien que les symboles de richesse varient selon les cultures et les époques, la consommation ostentatoire implique généralement une forme de gaspillage et de surconsommation, et est donc plutôt néfaste pour l’environnement. Car inconsciemment l’objectif est de montrer que notre consommation n’est pas corrélée à nos besoins physiologiques, donc que l’on a les moyens d’acheter un grand logement, de voyager à l’autre bout du monde, ou de payer trois fois plus cher son t-shirt pour qu’il y ait écrit “Adidas” en petit dans un coin. La sobriété est au contraire plutôt dévalorisée, car cela correspond au mode de vie des gens peu aisés. Car lorsque vous vous déplacez en vélo, que vous achetez vos produits d’occasion, ou que vous passez une partie de votre temps libre à rafistoler des objets pour leur donner une seconde vie, vous laissez entendre que vous n’avez pas beaucoup d’argent, vous consentez donc à ce que l’on vous classe en bas de cette hiérarchie sociale.

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[3] L’exemple des sous-cultures (hippie, punk, etc) illustre d’ailleurs bien le fait que même ceux qui rejettent fièrement les normes et les coutumes de la société contemporaine font en fait généralement preuve d’un conformisme zélé vis à vis de leur groupe social d’adoption.

4 réflexions sur “Et si c’était égoïste d’être altruiste ?

  1. Il me semble qu’il manque à cette brillante réflexion la prise en compte du formatage des opinions, on pourrait dire, à toutes les époques. Le capitalisme et son dieu l’argent ayant pris le relais des religions. La question est de savoir si une société pourrait exister sans qu’il soit possible qu’une minorité puisse s’approprier les moyens du formatage de la majorité à servir ses intérêts. En l’occurence, à la surconsommation, c’est à dire à l’achat d’un tas d’objets dont on a aucun besoin et pour lesquels, il nous faut travailler plus. Cela pourrait donner naissance à une société où chacun serait amené à développer sa propre individuation, ses propres talents et ses capacités d’expression sans esprit de concurrence

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  2. Juste wahouuu, 2 articles lus et je crois que j’ai plus envie d’arrêter. C’est passionnant comme ces analyses sont bien faites.

    C’est vrai que le lien de la « mode » écologique avec le besoin d’appartenance et d’estime n’est pas si pertinent quand on y pense pas. Mis en corrélation ici montre bien qu’en fait la prise de conscience sera faite par tous sauf par ceux qui ne veulent pas « entrer dans le moule ». Par contre c’est inquiétant, parce que ça peut vouloir dire qu’une fois la mode adoptée par tous, une autre fera son apparition derrière et on ne sait pas quels effets elle aura…

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    • [Juste wahouuu, 2 articles lus et je crois que j’ai plus envie d’arrêter. C’est passionnant comme ces analyses sont bien faites.]

      Merci beaucoup c’est encourageant! 🙂

      [Mis en corrélation ici montre bien qu’en fait la prise de conscience sera faite par tous sauf par ceux qui ne veulent pas « entrer dans le moule ».]

      En fait je pense qu’on veut tous, consciemment ou non, “entrer dans un moule”, même s’il ne s’agit pas toujours des mêmes moules. Ceux qui veulent sortir du moule (disons “mainstream”) entrent généralement dans le même temps dans un autre moule “rebelle”, comme c’est fréquemment le cas chez les jeunes, à une âge où on a besoin de construire son identité.
      Et je pense qu’au contraire à l’ère de la société de consommation, dans les “moules rebelles” ils vont souvent avoir tendance à se distinguer en adoptant un mode vie plus sobre et à priori plus écolo, donc à être plutôt des précurseurs du changement. Mais pour que leur adhésion au mouvement soit nette ils sont souvent tentés de le pousser jusqu’aux extrêmes, on peut penser par exemple au mouvement vegan ou aux zadistes.

      [Par contre c’est inquiétant, parce que ça peut vouloir dire qu’une fois la mode adoptée par tous, une autre fera son apparition derrière et on ne sait pas quels effets elle aura…]

      En effet on peut se dire ça, mais je pense qu’il s’agit de changements de société bien plus profonds que des modes comme Pokémon Go ou les claquettes-chaussettes, qui apparaissent en quelques jours et disparaissent aussi vite. C’est pour ça aussi qu’ils mettent bien plus de temps à s’installer.

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      • Aujourd’hui, où nous sommes plus de 7,5 Milliards sur Terre et avec autant de façons de pensées à la fois différentes mais aussi proches, il n’est plus possible d’avoir une pensée ou un mode de vie unique. Ils seront toujours au moins 2 à adopter la même façon de faire
        Donc oui, aujourd’hui on change de moule pour en intégrer un autre.

        Les « modes » qui prennent plus de temps à s’installer mettent aussi plus de temps à disparaître et c’est tant mieux dans un sens mais ce qu’on peut voir aussi c’est que les modes du passées font leur retour tôt ou tard et donc, peut être que c’est aussi un changement sans fin

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