Et si le plus propre était finalement d’être sale ?

Tout se déroula dans la cour de récréation. J’avais peut-être 10 ou 11 ans, un âge où l’on commence tout juste à prendre sa vie en main, du moins niveau vestimentaire. Je discutais avec un de mes petits camarades – de ceux qui sont toujours là pour te dévoiler tous les mystères de la vie – et il me montrait avec dégoût un autre garçon, jurant que celui-ci portait déjà le même jean lundi dernier. C’est alors qu’il me fit une de ces révélations qui bouleversent le cours d’une existence : « Un pantalon c’est 3 jours, un t-shirt c’est 1 jour, les sous-vêtements 1 jour aussi, un sweat-shirt 4 jours ». Et pas un de plus, parce qu’au-delà c’est sale.
Je ne partais pas non plus de zéro. Je savais déjà de mes parents que la douche c’était une fois par jour, les cheveux deux fois par semaine, et j’ai aussi appris plus tard que les draps c’était trois semaines pétante. Concernant les oreilles j’ai toujours été un peu déboussolé, entre ceux qui m’assuraient que c’était une semaine, ceux qui pouvaient mettre leur main à couper que c’était une fois par jour, et ceux qui n’y avaient jamais enfilé un coton-tige et ne semblaient pourtant pas si mal le vivre.

Éloge du qu’en-dira-t’on

Les comportements que l’on adopte au quotidien ne découlent pas tous d’un raisonnement purement rationnel, ni d’une évaluation rigoureuse des avantages et inconvénients de chaque alternative. Généralement, on prend une habitude parce qu’on nous a dit que c’était comme ça qu’il fallait faire, ou bien parce qu’on a constaté que tout le monde faisait de cette façon, mais on ne s’est jamais vraiment posé la question de pourquoi. Qu’on ne s’y trompe pas : si l’on a hérité de cette disposition à s’imiter les uns les autres, à suivre la norme, à craindre le regard de l’autre, c’est bien qu’elle possède son lot d’avantages. En uniformisant les comportements, elle a tendance à rendre plus efficace les interactions entre les individus, nous permettant notamment d’anticiper ceux des autres. On peut également voir le conformisme comme un outil de transmission, comme un moyen de nous faire bénéficier tacitement de l’expérience de notre ascendance. Car la plupart du temps, le comportement dit « normal » n’a pas été désigné comme tel de manière totalement arbitraire. Il est généralement le fruit d’un processus de sélection, d’une infinité d’essais et d’erreurs, et il a donc déjà démontré sa pertinence, du moins dans un contexte donné. Finalement, notre propension à nous soumettre à la règle et à suivre le troupeau est probablement l’un des fondements de la vie en collectivité.

Cependant, lorsque le coût de se conformer devient important, il peut être nécessaire de faire l’effort d’évaluer si les bénéfices que l’on en tire le compensent réellement. On pourrait par exemple essayer de calculer le budget que l’on consacre en moyenne chaque mois à « l’hygiène » ou le nombre d’heures qu’on y alloue chaque semaine. Mais on est là pour parler de l’écologie donc intéressons-nous plutôt à son coût pour l’environnement. Bien sûr, il y a déjà la consommation en eau potable, mais ce point-là ne pose pas forcément un gros problème dans la mesure où un pays comme la France est relativement peu sujet au stress hydrique, et que de toute manière celle-ci est relativement faible si on la compare notamment aux besoins en eau de l’agriculture. [1] Par contre, l’électricité qui alimente nos chauffe-eaux et nos lave-linges compte pour une fraction non négligeable de l’énergie consommée par les ménages. À cela, il faudrait ajouter le bilan carbone des produits que l’on utilise, voire celui du lave-linge lui-même (dans le cas où sa durée de vie dépendrait directement de sa fréquence d’utilisation). Il faut aussi prendre en compte le fait que, plus on lave nos vêtements et plus ils s’usent. Et plus ils s’usent, plus il faut en racheter de nouveaux, sachant que l’industrie du textile est particulièrement polluante et gourmande en ressources naturelles. Même sans se plonger dans les chiffres, on sent bien que la fréquence à laquelle on lavera nos habits ou notre corps aura un impact non négligeable sur notre empreinte environnementale. Ce n’est donc pas forcément inutile de s’interroger sur la raison d’être de ces normes et de se demander dans quelle mesure il pourrait être souhaitable de les transgresser [2].

Compter les microbes, compter les tâches ou compter les heures

Mais je vous ai un peu présenté comme un fait établi cette idée que les normes d’hygiènes seraient en bonne part d’origine culturelle. Et d’ailleurs, cela doit vous paraître paradoxal que je parle ici de pression sociale et de conformisme, alors que l’hygiène corporelle est plutôt du domaine de l’intime, qu’on ne se douche pas au milieu de la rue et qu’on ne lave plus nos vêtements sur la place publique. Il va quand même falloir que je sorte quelques arguments.

Il faut déjà se demander ce qu’il y a finalement derrière ces mots, propre et sale. À l’origine, lorsque l’Homme a commencé à distinguer ce qui était sale de ce qui ne l’était pas, et a daigné sacrifier une fraction de son temps et de son énergie pour s’efforcer de rester propre, c’était bien pour des raisons sanitaires. N’importe quelle substance qui se dépose sur notre corps, nos habits ou les objets que l’on manipule peut s’avérer être un terrain fertile pour les bactéries et virus, dont certains sont potentiellement pathogènes. C’est d’autant plus probable si elle est riche en matière organique et si celle-ci est en état de putréfaction, comme c’est le cas par exemple des déchets alimentaires ou de nos excrétions. Leur présence va donc accroître les chances d’attraper et de propager des maladies. De ce point de vue-là, on pourrait dire que quelque chose est sale, à partir du moment où la saleté dont il est question est susceptible d’accroître le risque d’infection chez les personnes qui en sont en contact. Mais lorsque l’on définit la saleté de cette façon, on comprend facilement qu’elle est très délicate à estimer. En pratique, on ne peut pas, à chaque fois que l’on se demande si quelque chose est insalubre, compter chaque micro-organisme – sachant que pendant longtemps on ne suspectait même pas leur existence. Il a donc fallu trouver d’autres façons de l’évaluer, se baser sur d’autres « indicateurs ».

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[1] https://lesresponsables.files.wordpress.com/2018/07/eaa54-ev2bsecteur.jpg

[2] Par la suite on parlera peu de l’hygiène alimentaire et de l’hygiène domestique, car je pense que sur ces questions nous sommes moins sujets à la pression sociale, et qu’au niveau écologique l’enjeu est plus faible.

3 réflexions sur “Et si le plus propre était finalement d’être sale ?

  1. Très intéressant article. Je me suis posé exactement ce questionnement cet hiver. Ayant acheté des tee shirt en mérinos (qui ne retiennent pas l’odeur de sueur), je me suis amusée à porter le tee shirt une semaine au travail. Bien qu’il n’ai pas de taches, qu’il ne sente rien et que je me lave tous les jours, mes collègues trouvaient que forcément ll était sale car en relation avec les transports, la poussières, les squames… Alors je continue à le porter plusieurs fois mais pas plusieurs jours d affilé !

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  2. Excellent article.
    Les notions de « propre » et de « sale » sont des notions modernes, dans l’antiquité on utilisait les notions (religieuses) de « pur » et « d’impur » .
    Bien qu’oubliées par la pensée moderne, il est possible (votre article le laisse penser) que ces notions soient toujours efficientes dans l’inconscient des modernes.

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