Et si le plus propre était finalement d’être sale ?

Et justement, comment se fait-il que la fréquence à laquelle il est aujourd’hui d’usage de laver son corps et la plupart de ses vêtements se soit stabilisée à une fois par jour, et pourquoi pas une fois toutes les deux heures ou cinq fois par minute ? Nos relents corporels deviendraient-ils objectivement nauséabonds au bout de 24 heures ? La durée qu’il faut à nos sous-vêtements pour devenir de dangereux nids à microbes coïnciderait précisément avec celle qu’il faut à la Terre pour faire un tour sur elle-même ? [6] Je pense que la raison est bien plus pratique : la plupart des gens partent au travail le matin et ne reviennent chez eux que le soir. Donc à moins de remplir leur sacoche de paires de chaussettes propres, ils ne peuvent pas faire beaucoup mieux. Ainsi, la question de savoir si c’est sale de garder les mêmes deux heures de suite ne se pose pas, dans la mesure où ce n’est pas possible de faire autrement.

Même si ça peut sembler paradoxal, à un certain point, un niveau d’hygiène excessif n’est plus seulement inutile, mais a même tendance à fragiliser notre organisme et nous rendre d’avantage sujet aux infections. Car par généralisation on finit par considérer toute substance sécrétée par notre corps comme un déchet qu’il faudrait éliminer d’urgence. Mais si certains (comme l’urine ou les excréments) en sont par nature, ce n’est pas le cas, par exemple, du sébum de notre cuir chevelu, ni du cérumen de notre conduit auditif, qui sont indispensables au bon fonctionnement de notre organisme. Les récurer dès que l’on en soupçonne la présence a pour conséquence de dérégler leurs cycles naturels et s’avérera finalement contre-productif [7]. Des dermatologues et virologues se montrent également très critiques envers notre habitude à nous doucher quotidiennement, et nous appellent à nous laver moins souvent. Car des douches trop fréquentes auraient tendance à assécher notre épiderme et à éliminer la flore bactérienne naturellement présente sur notre peau, et dont le rôle est d’éviter le développement de germes pathogènes [8].

Puer, c’est résister ?

Mais une fois qu’on a dit tout ça, il faut tout de même bien s’entendre. C’est une chose de constater qu’une cravate n’a aucune utilité pratique, ça en est une autre d’en conclure qu’il ne faut jamais en porter, et encore une autre de se rendre à un enterrement en maillot de bain. De même, on peut noter que le fait de se doucher qu’une fois par semaine et de sentir un peu la transpiration ne serait nuisible ni pour notre santé ni pour celle de notre entourage, sans pour autant décider de ne pas tenir compte du désagrément que cela leur causerait, ni de négliger le fait que transgresser cette norme aurait un impact sur l’image qu’ils ont de nous. Ce genre de préceptes étant très longs à changer, exprimer du jour au lendemain sa décision de s’en soustraire cela conduit forcément à se mettre dans une certaine mesure en marge du reste de la société.

Évidemment, nous pourrions toujours prendre exemple sur les modes d’action des mouvements féministes – source d’inspiration inépuisable pour quiconque cherche à défendre une noble cause. Depuis quelques années, on voit notamment des jeunes femmes afficher délibérément leur décision de se laisser pousser les poils. Non pas par flemme de s’épiler (ce qui, pour le coup, aurait pu facilement se comprendre) mais bien comme un acte militant, comme revendiquant par là un « droit d’être moche », et souhaitant visiblement remettre en cause ce genre de normes esthétiques qui seraient symboliques de l’oppression du genre féminin. Dans l’absolu, nous-autres, responsables, nous pourrions également nous engager dans un tel combat et revendiquer haut et fort notre droit inaliénable de sentir mauvais. Nous pourrions réduire la fréquence de nos douches et de nos lessives au minimum convenable d’un point de vue sanitaire, puis descendre dans la rue les tétons à l’air en clamant « mon corps mon choix », inonder les réseaux sociaux de nos anecdotes les plus humiliantes – #balancetonpropre – pour que la honte change de camp, voire même nous mettre à rêver du grand soir, ce jour bénit où tout le monde puerait dans l’indifférence et la joie, comme à la belle époque.

Le projet est tout à fait honorable, mais la question est toujours de savoir si nous sommes suffisamment déterminés pour en assumer les conséquences. De même que les demoiselles citées plus haut auront peut-être un peu plus de mal à pécho sur la plage cet été, de notre côté nous aurons probablement plus de difficultés à nous faire de nouveaux amis dans le tramway. Avant de s’y engager tête baissée, il faut se demander jusqu’à quel point nous sommes prêts à sacrifier notre vie sociale, professionnelle, affective, pour défendre cet idéal. Personnellement, j’admets que je ne me sens peut-être pas complètement de la fibre d’un Che Guevara. J’aimerais pouvoir garder des rapports corrects avec mon entourage et ce n’est déjà pas toujours évident lorsque l’on est pro-nucléaire. Si c’est également votre cas mais que tout de même, face à un argumentaire aussi bien ficelé, le statu quo ne vous semble pas envisageable, ce que je propose c’est de plutôt se la jouer discretos, en mode « pas vu pas pris ». J’entends par là, essayer de se détacher de toutes ces normes entourant l’hygiène – ou du moins de celles qui ne semblent pas avoir de justification au niveau sanitaire – tout en continuant à laisser de l’extérieur l’image d’une personne tout à fait fréquentable. Cela suppose de réduire la fréquence de ses douches, mais pas trop trop non plus (par exemple tous les deux jours et se laver un peu sous les bras l’autre jour). De même que celle de ses lessives, en se fiant d’avantage à son nez et en lavant plutôt ses habits dès qu’ils commencent à sentir ou qu’ils sont tachés [9].

Certes, c’est tout de suite beaucoup moins ambitieux, parce qu’un changement d’habitude adopté par un individu aura peu de chance de se diffuser au reste de la population si personne ne peut le percevoir. Mais d’un autre côté, si sous l’emprise de l’alcool il vous arrive de révéler votre fou secret à quelques intimes, on peut penser que ceux-ci seront d’autant plus enclins à vous imiter s’ils se rendent compte que le coût pour soi-même est finalement très faible par rapport aux bénéfices. Car en plus de rendre un petit service à la planète, vous économiserez chaque mois quelques euros et chaque jour quelques minutes. Cela s’avérera même meilleur pour votre santé et a priori, en vous débrouillant bien, vous ne sentirez pas forcément moins bon qu’avant [10]. Donc si c’est la crainte du qu’en-dira-t’on qui vous rebute, dites-vous qu’aussi longtemps que vous resterez sobre et que vous éviterez de parler de ça sur votre blog, personne n’en saura rien.

 

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[6] Je crois qu’il y a même pas mal de gens qui mettent leur serviette de bain à la machine après chaque usage. Mais c’est toujours possible de faire mieux : d’un certain côté, n’est-il pas dégoûtant de se sécher les jambes avec la même serviette avec laquelle on vient de se sécher les bras ?

[7] D’ailleurs, il y a un mouvement No Poo qui encourage à espacer progressivement ses shampoings de manière à habituer le cuir chevelu à produire moins de sébum, jusqu’à éventuellement s’en passer totalement et se contenter de les rincer à l’eau.

[8] https://sciencepost.fr/2015/01/se-doucher-tous-les-jours-serait-nocif-quelle-est-alors-la-frequence-ideale
http://www.dailymail.co.uk/femail/article-2335634/Take-shower-just-ONCE-week-want-better-hair-skin-say-dermatologists.html

[9] Comme le disent les médecins dans les articles cités ci-dessus, dans l’absolu on pourrait même facilement se contenter d’une douche par semaine. Indépendamment de l’odeur, ils recommandent néanmoins de rester précautionneux avec les parties intimes. En France, les salles de bains ne sont plus équipées de bidets, un meuble que l’on utilisait justement pour la toilette intime. Une autre manière de régler cette question est de supprimer le papier wc en le remplaçant par un lavage à l’eau, avec par exemple avec une douchette, comme cela se pratique dans beaucoup de pays.
Par ailleurs, si l’idée de ne pas passer votre corps sous l’eau de la journée vous terrifie, vous pouvez aussi, plus modestement, vous rincer en entier quotidiennement, mais ne savonner que certaines zones (aisselles, parties intimes, voire pieds), et savonner le reste de façon plus occasionnelle. En tout cas, il semble qu’au niveau dermatologique ce sera déjà bien meilleur.

[10] Il s’agit en tout cas de la conclusion d’une étude réalisée par votre serviteur selon une méthode rigoureusement scientifique, qui consistait à comparer à quelle fréquence ma maman prononçait « hum tu sens pas très très bon là ».

3 réflexions sur “Et si le plus propre était finalement d’être sale ?

  1. Très intéressant article. Je me suis posé exactement ce questionnement cet hiver. Ayant acheté des tee shirt en mérinos (qui ne retiennent pas l’odeur de sueur), je me suis amusée à porter le tee shirt une semaine au travail. Bien qu’il n’ai pas de taches, qu’il ne sente rien et que je me lave tous les jours, mes collègues trouvaient que forcément ll était sale car en relation avec les transports, la poussières, les squames… Alors je continue à le porter plusieurs fois mais pas plusieurs jours d affilé !

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  2. Excellent article.
    Les notions de « propre » et de « sale » sont des notions modernes, dans l’antiquité on utilisait les notions (religieuses) de « pur » et « d’impur » .
    Bien qu’oubliées par la pensée moderne, il est possible (votre article le laisse penser) que ces notions soient toujours efficientes dans l’inconscient des modernes.

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