Sur le banc des accusés

Bien sûr, comme dans une entreprise, ce n’est pas parce que votre supérieur hiérarchique est responsable de votre équipe que vous ne vous ferez pas aussi taper sur les doigts si vous faites des bêtises. Cela sera d’autant plus légitime s’il vous a laissé une certaine liberté pour organiser votre travail et atteindre vos objectifs, mais cela le sera d’autant moins s’il était dans votre dos en continu et qu’il vous dictait à la lettre tout ce que vous deviez faire. Là aussi, de nos jours le style managérial de l’électeur envers l’élu ressemble beaucoup moins au soft-management qu’à celui du patron tyrannique. Le genre de boss qui pousse des gueulantes sans arrêt, qui veut pouvoir contrôler vos moindres faits et gestes (convaincu qu’autrement vous allez forcément piquer dans la caisse), et qui s’offusque qu’après quelques mois en fonction vous n’ayez toujours pas réussi à remettre la boîte sur les rails. Sachant qu’avec les réseaux sociaux la moindre maladresse peut rapidement prendre des proportions titanesques, ils n’ont pas vraiment d’autre choix que de miser sur le très court terme et de gouverner à vue, en tentant de faire le moins de vagues possible.

Pour en revenir à notre histoire de téléphones, les membres des gouvernements ont probablement les moyens, par exemple par des mécanismes de taxes et de subventions, de mettre les deux modèles au même tarif. Mais à mon sens, il faut plutôt considérer leur rôle comme celui d’intermédiaires, et la responsabilité de ces décisions en incombe avant tout à leurs électeurs. Car indirectement ce sont eux qui décident, et ce sont également eux qui devront en assumer le coût.

Les entreprises, au bûcher ?

Pour près du quart des sondés, ce sont les entreprises qui sont à blâmer. Car ce sont elles qui fabriquent les biens matériels, qui exploitent les mines de charbon, qui construisent les avions, qui vendent les beefsteaks au supermarché,… Mais il faut déjà voir que, forcément au cours de son cycle de vie, un bien sera à la fois produit et consommé. S’il n’y a pas de consommateur il n’y a pas de producteur, et s’il n’y a pas de producteur il n’y a pas de consommateur, alors comment se répartissent les responsabilités entre les deux ? Allez, fifty-fifty ?

Mais on parlait des entreprises donc restons-en aux producteurs pour le moment (et j’entends “producteur” au sens de celui qui produit des “richesses” : biens ou services). Si on veut les gronder pour toute la pollution qu’ils ont causé, il se pose encore une question : sur quelles oreilles tirer ? Car une entreprise il s’agit seulement d’une personne morale, d’une entité juridique, il faut donc plutôt s’intéresser aux personnes physiques qu’il y a derrière, aux hommes et aux femmes qui participent à son fonctionnement et qui auraient pu prendre des décisions différentes : ceux qui fournissent le capital (les actionnaires) et ceux qui fournissent le travail (les employés, dirigeants compris). Ceux là ont une langue avec laquelle ils pourront répondre de leurs actes, des doigts sur lesquels on pourra éventuellement taper et une tête que l’on pourra dans d’autres cas couronner de fleurs. Une multinationale emploie parfois des centaines de milliers de personnes, et son capital peut également être réparti entre des milliers d’actionnaires, de telle façon qu’il peut s’avérer difficile d’estimer dans quelle mesure chacun de ces individus peut être tenu responsable des actions de l’entreprise. Mais on va quand même pas se décourager pour autant, donc je vous propose de repartir encore dans un raisonnement un peu capillotracté (après tout, on a bien dit qu’on était là pour se faire plaisir!)

L’individu qui se cache derrière le mot “actionnaire”, il s’agit de celui à qui appartenait effectivement l’argent qui a été placée dans l’entreprise. Il peut s’agir d’une personne qui possède directement des parts, ou bien aussi de quelqu’un qui a épargné de l’argent par le biais d’une société financière (par exemple via un livret bancaire, un fond de pension, une assurance-vie) qui l’a elle-même investi dans l’entreprise en question, il peut également s’agir d’un État,… Donc au final on est tous, dans une certaine mesure, des actionnaires. Mais étant donné les fortes inégalités de patrimoine, et le fait que les moins riches vont généralement investir en priorité dans l’immobilier pour devenir propriétaire de leur logement, finalement les actifs financiers sont concentrés entre les mains d’une part relativement faible de la population. On a souvent tendance à assimiler les actionnaires aux traders, aux banquiers d’affaire, ou plus globalement (pour utiliser les mots qui font peur) au “monde de la finance”. Mais il ne faut pas oublier que le rôle de ceux-là est simplement de gérer l’argent des autres, et de choisir où la placer en fonction des critères qu’ils leur ont donné : rentabilité, risque, disponibilité,… mais aussi parfois, depuis quelques temps, de considérations éthiques et environnementales. En plus de récupérer une part des bénéfices de l’entreprise, l’actionnaire a également un certain contrôle sur la politique de l’entreprise par le biais d’un droit de vote au conseil d’administration. Mais pour le raisonnement on va faire l’hypothèse que chez nos deux fabricants de téléphones, le capital est réparti entre un très grand nombre d’actionnaires, et que du coup individuellement chacun n’ont pas suffisamment de pouvoir pour modifier la stratégie de l’entreprise. Mais par contre ils peuvent toujours décider de vendre leurs parts s’ils n’en sont pas satisfaits, par exemple si elle leur pose un problème d’un point de vue moral, ou s’ils trouvent qu’ils ne reçoivent pas assez de dividendes [3]Les employés de leur côté sont soumis in fine à l’autorité de l’actionnaire, et on va faire cette fois l’hypothèse (là encore tout à fait discutable) qu’une fois embauchés, à leur échelle ils n’ont aucune marge de manœuvre pour modifier le fonctionnement de l’entreprise. Mais de la même façon, rien ne les empêche de démissionner si on leur propose un meilleur salaire ailleurs ou qu’on leur demande de faire des choses qui ne leur conviennent pas.

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[3] Cela revient un peu à supposer que les dirigeants orientent la stratégie de l’entreprise en se préoccupant seulement du fait que le cours de l’action reste suffisamment élevé (donc que les actionnaires gardent leurs parts), conscients que si l’action baisse trop ils finiront par se faire licencier. En fait, pour nos deux entreprises ce n’est pas le cas, la fraction de leur capital placée en bourse est faible pour Samsung et nulle pour Fairphone, et la majeure partie est répartie entre un petit nombre d’actionnaires, mais peu importe.

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